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PINDARE

 

 

Lettre à un ami sur deux vers de Pindare

 

Voici, cher Valère, les deux vers de Pindare (3e Pythique, 61-62 ) dont je te parlais l’autre soir, et que Paul Valéry recopia (mais avec plusieurs fautes d’accent ou d’esprit) en tête de son Cimetière marin :
 
            Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον
σπεῦδε, τὰν δ᾽ ἔμπρακτον ἄντλει μαχανάν.    
 
La traduction « officielle », que généralement les éditions scolaires reproduisent en note, est celle d’Aimé Puech (parue, je crois pour la première fois en 1921, c’est-à-dire postérieurement à la rédaction du Cimetière marin) :
 
« O mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible ! »
 
Cette traduction est malheureusement inexacte.
 
Première inexactitude : « n’aspire pas à » se dirait plutôt μὴ σπεύσῃς ή + subjonctif aoriste) ; μὴ σπεῦδε ή + impératif présent) signifie « cesse d’aspirer à ». Tout le monde aspire à une vie immortelle ; Pindare enjoint (à lui-même et à n’importe qui d’autre) de couper court à cette vaine aspiration.
 
La deuxième inexactitude concerne μαχανάνqui est purement et simplement ignoré par le traducteur. Or tout me dit l’importance de ce mot dans la phrase : la place qu’il y occupe, le rythme qui le porte, la voyelle trois fois répétée qu’il fait entendre, (deux α longs encadrant l’αbref), et peut-être (ou j’exagère ?) la consonne initiale qui fait écho au μή du début. Tout me faire croire que l’essentiel du sens se trouve contenu dans μαχανάν.
 
Μαχανά (grec classique Μηχανή, latin machina), c’est la machine, la machinerie, « la boîte à outils », dirait François Hollande, « les ficelles de la prudence », aurait dit Lautréamont (4e chant de Maldorore, strophe 2). Qu’on se rappelle la locution deus ex machina : un dieu fait son apparition au milieu de l’orchestre. Miracle ? Pas du tout ! Unemachine, inventée de toutes pièces par l’ingéniosité (l’ingénierie ?) de simples mortels, a hissé le simulacre devant les spectateurs. Ce n’est pas le « possible » en général (τὸἔμπρακτον) qu’il faut épuiser, mais toutes les ressources techniques (artificielles) dont nous, les hommes, nous pouvons disposer. Par exemple un marteau pour enfoncer un clou, une grue pour soulever une piano à queue, telle chimio pour répondre à telle métastase. L’injonction de Pindare est un appel à l’action, au savoir et à l’intelligence — plutôt qu’à une « sagesse » (bien décevante !) qui consisterait à ne pas demander l’impossible et à se contenter de ce qu’on a. L’erreur à ne pas commettre (et que Pindare appelle « impiété ») consisterait plutôt à se prendre pour un dieu, alors que la tâche n’est déjà pas mince de se prendre pour un homme.
 
Encore faudrait-il savoir ce que Pindare entend par le mot dieu, et quelle fonction ce mot assume dans lesystème de son discours.
 
Peu de ressemblance en tout cas avec ce que tu peux observer chez Homère. Les personnages d’Homère se meuvent dans un monde incompréhensible et semé d’embûches qu’il leur est impossible de maîtriser. À chaque obstacle auquel se heurtent nécessairement leur action et leur désir, ils ont attibué le nom d’un dieu. Ils diront donc que ce sont les dieux qui tirent les ficelles et que ce sont eux qui décident. Ils sont à la fois tout-puissants et imprévisibles, et d’autant plus imprévisibles qu’ils sont rarement d’accord entre eux ! Tel homme réussit à s’attirer les bonnes grâces de l’un d’entre eux, qui sera persécuté par un autre. Ulysse a beau user de son intelligence exceptionnelle (de sa μῆτις), il n’échappe pas à leur arbitraire. Il y a des dieux partout, et ils sont d’autant plus dangereux qu’ils changent constamment de visage. Impossible de les reconnaître à coup sûr. Tu aperçois sur la plage une jolie minette en train de faire sa lessive (Odyssée, chant 6), fais attention si tu as l’intention de l’aborder : qui te dit qu’elle n’est pas une divinité ? Enfin le caractère interventionniste des dieux chez Homère se manifeste jusque dans le domaine moral : ce sont eux qui garantissent la nécessité de ses lois (comme chez Kant !). C’est pourquoi le Cyclope Polyphème, dans Odyssée, chant 9, parce qu’il « ne craint pas les dieux », ignore délibérément les impératifs de cette même morale. Cela ne fait pas l’affaire d’Ulysse...
 
Rien de tel apparemment chez Pindare. Les dieux distribuent aux hommes bonheurs et malheurs (à raison, dit-il, « d’un bonheur pour deux malheurs ») sans tenir compte de leurs éventuels mérites. L’exercice de la vertu morale (par exemple la bienveillance à l’égard d’autrui), ou de son contraire, est librement choisi par chacun et indépendamment de la religion. La morale est une affaire d’hommes, pas de dieux. C’est aux hommes, et non aux dieux que bénéficie la vertu, en déterminant de la manière la plus favorable et la plus souhaitable pour tous les relations des mortels entre eux.
 
D’ailleurs la phrase citée plus haut oppose clairement le domaine des dieux à celui des hommes, les prérogatives des dieux (ici leur immortalité) à la « boîte à outils » que (dans le meilleur des cas) les humains ont à leur disposition. Les dieux n’ont nul besoin d’une boîte à outils : ils atteignent immédiatement leur but, en ignorant les obstacles que les mortels doivent franchir, car ils sont déjà en possession de ce vers quoi les hommes tendent et s’évertuent. Il suffit à Artémis de vouloir atteindre sa cible pour l’atteindre aussitôt : pas besoin de viser. Pas même besoin d’un arc. L’arc n’est là que pour la décoration. Les prérogatives des dieux représentent donc ce point idéal, virtuel (situé à l’infini, pourrait-on dire) vers lequel un mortel (dans le meilleur des cas) peut orienter son action, en utilisant toutes les possibilités offertes par les outils dont il dispose, selon le domaine d’excellence qui est le sien. Prétendre atteindre ce point, situé à l’infini, serait un rêve absurde et vain (un « sacrilège », dit Pindare). Mais cette impossibilité est loin d’être démobilisatrice, elle n’empêche pas les mortels d’agir ni l’intelligence, l’ingéniosité, le talent personnel de se développer jusqu’au bout. Voilà, je pense, la véritable fonction des dieux dans la pensée de Pindare (le véritable sens du mot dieudans son texte), et pourquoi, qu’ils existent en chair et en os ou qu’ils soient une invention de l’esprit, qu’on croie ou non en leur existence réelle, il est utile, pour Pindare, de leur construire des temples et de raconter leur histoire.
 
Alain Frontier
 
 
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Alain Frontier, poète et grammairien né en 1937 dans la banlieue parisienne. Vit actuellement à Rubelles (Seine et Marne), près de Melun.

1969-1978 : travaille à la rédaction et à la fabrication de la revue "Cheval d'attaque", dirigée par Didier Paschal-Lejeune. 
1979-1986 : dirige avec la photographe Marie-Hélène Dhénin, la revue "Tartalacrème".

1986-1989 : fait partie du collectif de la revue "TXT".

Participe à plusieurs festivals internationaux de poésie (Festival international Polyphonix, à Paris, en 1980, 1981, 1983 et 1990; Rencontres internationales de poésie de Cogolin, en 1985). En août 1999, prend part au colloque international de Cerisy-la-Salle sur Poésie sonore, poésie action. Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, mai-juin 2007. Etc.

Dirige depuis 1992, pour le compte des éditions Belin, la collection "Sujets", dans laquelle il a lui-même publié deux essais : "La poésie", en 1992, et "La grammaire du français", en 1997.


PRINCIPALES PUBLICATIONS :

1. Ouvrages théoriques et pédagogiques :

Le Cheval de Troie, Belin, 1972
Cours de langue grecque" livres 1 et 2, Belin, 1976-1977
La Poésie, collection "Sujets", Belin, 1992
La Grammaire du français, collection "Sujets", Belin, 1997

2. Ouvrages de fiction ou de poésie :

Chroniques meldeuses, Cheval d'attaque, 1974
Une prison, Cheval d'attaque, 1974
Le voyage ordinaire, avec la collaboration photographique de Marie-Hélène Dhénin, Cheval d'attaque, 1976
Manipulation(s), avec la collaboration photographique de Marie-Hélène Dhénin, Cheval d'attaque, 1978
L'équilibriste, avec des peintures de Philippe Boutibonnes et une photographie de Marie-Hélène Dhénin, Muro Torto, 1982
Portrait d'une dame, avec la collaboration photographique de Marie-Hélène Dhénin, TXT, 1987
Comment j'ai connu Harry Dickson, avec des illustrations de Arnaud Labelle-Rojoux, Muro Torto, 1988
Pourquoi j'ai finalement démissionné du Comité directeur, avec une intervention photographique de Marie-Hélène Dhénin, La main courante, 1993
Portrait d'une dame, d'après les paroles de Marie-Hélène Dhénin (texte intégral), 432 p. + cahier de 10 photos par Marie-Hélène Dhénin, éd. Al Dante,2005 
N'être pas (poèmes logiques), accompagné de 28 portraits du poète sur son tabouret par Marie-Hélène Dhénin, Besançon, La maison chauffante, juin 2009.

3. Adaptation du persan :

Désobéir à la peur, par Parviz Khazraï, L'Harmattan, 1989
L'Aube sanglante, par Parviz Khazraï, L'Harmattan, 1992

4. Livrets d'opéras :

Le mariage de Harry Dickson, musique de Jean-Christophe Frontier, 1991
L'assassiné de la porte, musique de Fabien Tehericsen, 1992
Le maître du paysage, livret du Concerto pour conteur et chœur de Fabien Tehericsen, 2002.

5. Préfaces :

Couverture, in Colour de Paul-Armand Gette, Lille, édition sérigraphique Alain Buysse, 1987.
Présentation de Simulation d'Hubert Lucot, Paris, Imprimerie Nationale, 1990
Jean-Pierre Bobillot, le poëte, in Jean-Pierre Bobillot, Morceaux choisis, collection "Les Contem-porains favoris", dirigée par Didier Moulinier, Association "Les Contemporains", Arras, mai 1992.
Avant propos de Les mythes grecs d'Ariane Eissen, Paris, Belin, collection " Sujets ", 1993.
Avant propos de La musique d'Elisabeth Brisson, Paris, Belin, collection " Sujets ", 1993.
L'approche de la vulve ou le pèlerinage aux sources (note sur le nu féminin), in Paul-Armand Gette, La vulve et les menstrues de la déesse - La liberté du modèle, Paris, éditions Al Dante / Porte Avion, septembre1999.
Ouverture in Le livre des fragments ou le regard rapproché de Paul-Armand Gette, Paris, Yvon Lambert éditeur, achevé d'imprimer le 31 décembre 1999, dépôt légal 29 février 2000.
Les 10000 signes de Michèle Métail, in Poésies : variations, huit études sur la poésie contemporaine, vol. 3, Prétexte éditeur, Paris, 2005.

5. Participation aux anthologies , catalogues et ouvrages collectifs :

" Année poétique 1976 ", Paris, Seghers, 1977.
" La Nouvelle Poésie française ", par Bernard Delvaille, édition mise à jour, tome 1, Paris, Seghers, 1977.
Catalogue de l'exposition " Muro Torto ", Nantes, Galerie Arlogos et Espace Graslin, 1982.
Catalogue de l'exposition " Muro Torto ", Toulouse, Centre de Promotion et d'animation culturelle, 1982.
" Deuxième festival international de poésie ", Cogolin, juillet 1985.
" Poésie du Monde francophone ", par Christian Descamps, Paris, Le Castor Astral / Le Monde, 1986.
" Dictionnaire des littératures en deux volumes ", Paris, Larousse, 1986.
Catalogue de l'exposition Fanny Viollet, Genevilliers, Galerie municipale Edouard Manet, 1986.
" Paradoxe et Créativité ", Calaceite (Espagne), Fondation Noésis, 1987.
" TXT 1969/1993, une anthologie ", Paris, Christian Bourgois, 1995.

6. Des textes d'A.F. ont été publiés dans les revues suivantes : 
Action Poétique, Aux poubelles de la Gloire, Boxon, Cavalier seul, Cheval d'attaque, Courrier de l'UNESCO, Doc(k)s, Electre, Europe, Faix, Fusées, Il Particolare, In Hui, Java, Kanal Magazine, LEvidence, Poire d'Angoisse, Le Monde, Le Pays Breton, Lèvres Urbaines (Canada), Métamorphoses, Nouvelle Barre du Jour (Canada), Offerta Speciale (Italie), Périmètre, Phantomas (Belgique), Plein Chant, Reviuw Parade Interrationale, Tartalacrème, Textuerre, Traces, TXT, 25 Mensuel (Belgique), La Polygraphe, Yellow Bat review (U.S.A.), etc.

Des textes d'A.F. ont été traduits en anglais par Raymond Federman. Voir 
http://www.spinelessbooks.com/namredef/
http://www.muse-apprentice-guild.com/frenchavantgarde

LIENS :

La plaque tournante indispensable, c'est le site d'Angélique Piéri : 
http://repertoiredepoesie.free.fr

http://www.sitaudis.com
site dirigé par Pierre Le Pillouër, pour tous ceux qui s'intéressent à la poésie contemporaine.

Le site de la revue BOXON s'appelle :
http://tapin.free.fr

Autres sites incontournables, celui de Charles Dreyfus :
http://charles.dreyfus.online.fr,

celui de Ph. Castellin and Cie :
http://www.sitec.fr/users/akenatondocks

Le peintre Bernadette Février a maintenant son site. J'aime beaucoup:
http://bernadette-fevrier.com

Marie-Christine Daunis sait que certaines choses sont difficiles à dire, et que ce sont précisément ces choses qu'il importe le plus de dire, voire d'écrire. En exerçant avec beaucoup de tact, de respect et d'intelligence, son métier d'écrivain public, Marie-Christine Daunis nous f ait réfléchir du même coup sur la fonction de l'écriture et sur les notions d'auteur et d'écrivain. Découvrez-la à cette adresse :
http://www.mementolavie.com

Editions Comp'Act
157 carré curial
73000 Chambéry
http://www.editionscompact.com

ROUBAIX VILLE D'ART
http://www.promenonsnotrevieuxlibraire.org
Je me suis renseigné : l'animateur de ce site n'est autre que le fameux Didier les Lisières, l'artiste dont tout le monde parle, et qui, inlassablement, résiste encore et encore à l'obscurantisme, à la stagnation culturelle, aux grandes surfaces de la bêtise et à la tristesse. 
La rumeur, selon laquelle ledit Didier aurait quelque chose à voir avec le Didier Paschal-Lejeune fondateur de l'ancienne revue Cheval d'attaque (voir Google), semblerait se vérifier. Le bruit court aussi que l'artiste aurait été pendant quelque temps journaliste à la Voix du Nord.
Ce qui est sûr est que nous n'oublierons jamais celui qui sut toujours vivre dangereusement.

On peut commander "N'être pas" aux éditions de la maison chauffante : http://www.lamaisonchauffante.com

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Tartala Frontier
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